Irremplaçable ruban

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  • Publication publiée :27 février 2026

Le ruban, une invention multiséculaire

Le ruban se définit comme une mince bande de tissu plus ou moins étroite et bordée d’un liseré visible. Servant d’ornement ou d’attache, il est utilisé depuis des siècles et sur tous les continents : En Chine où un ruban de soie broché datant de l’époque Han (206-221) a été retrouvé ; en Scandinavie chez les vikings où les femmes le portaient sous forme de bandeau autour de la tête ; en Amérique du nord, etc.

Nymphe de la rivière Luo, figure mythique chinoise

Durant l’Antiquité il se présente comme une bandelette en coton ou en lin. Son utilité est tout d’abord pratique avant de devenir ornementale. Les Egyptiens puis les Romains utilisent ces lanières de tissu pour décorer leurs vêtements sur lesquels ils les cousent, pour orner les couronnes de laurier ou les trophées de guerre.  Les Grecs, comme en témoigne la statue du Diadumène attribuée au sculpteur grec Polyclète (Ve siècle av. J.-C.) emploient ces bandelettes pour serrer leur taille, agrémenter leur chevelure ou ceindre leur tête du bandeau de la victoire.
L’utilisation du ruban se développe ensuite en Perse et en Asie Mineure (VIème- VIIIème siècle) comme en attestent des ivoires retrouvés en Syrie (Antique Phénicie) qui représentent des personnages importants et des animaux sacrés portant des rubans autour du cou ou de la tête (Ivoire d’Arslan Tash -800 / -700).

Diadumène de Polyclète (détail)/ Musée National d’Athènes

Au Moyen Âge, un ruban de plus en plus visible

En Occident, le Moyen Âge est l’époque où s’opère une réelle transformation des tendances vestimentaires, tant pour les femmes que pour les hommes. L’habillement ample porté depuis des siècles est progressivement remplacé par des vêtements ajustés, destinés à dévoiler la silhouette de celui qui les porte. Dans cette révolution vestimentaire, les rubans sont destinés aux ceintures ou aux galons. Ils deviennent des symboles de luxe dans toute l’Europe, enrichissant les vêtements de la noblesse et affichant le statut social.
Pour les femmes, le vêtement devient une véritable carte de visite, miroir de la société, expression de la foi et de la place tenue dans la communauté. Dès lors, chaque détail a son importance : Les broderies, les perles et les pierres précieuses, tout comme les dentelles sont un signe de richesse. Les rubans décorés, souvent tissés de fils d’or et d’argent bordent les manches, les encolures et les ourlets.
Enfin, l’image légendaire et véhiculée par le Roman courtois (mais pas vraiment confirmée historiquement) de la Dame nouant un ruban à la tenue de son chevalier en signe d’amour et de protection a traversé les siècles, donnant depuis le XIIIème siècle à cette fine bande de tissu une connotation amoureuse et protectrice.

Codex_Manesse /
université de Heildelberg 1305_1315

Le ruban, accessoire incontournable de la Renaissance

Si, dans la France du XVème siècle, l’élégance masculine devient un marqueur social que saura particulièrement incarner le Duc de Bourgogne Philippe Le Bon, c’est sous le règne de François 1er et sous l’influence des Soyeux lyonnais que vont se développer l’industrie et le commerce du ruban à Lyon, à Saint-Etienne et dans les campagnes environnantes. Le ruban de soie, essentiellement décoratif, tout comme le sont les passements, galons et autres dentelles, n’est en rien comparable aux rubans utilitaires fabriqués alors en Normandie ou en Belgique.
Cette industrie rubanière est tellement bien implantée en région stéphanoise où les métiers mécaniques seront introduits à la fin du XVIIIème siècle que se structure, dès les premières années du XVIIème siècle, la confrérie des ouvriers du Ruban, qui amènera la ville à se transformer en un important pôle de fabrication du ruban de soie.
Dans ce même siècle, le ruban devient inséparable des mouvances de la mode. Les tenues masculines en particulier se portent avec des flots de rubans tombant sur les épaules, comme le raille Molière dans les Précieuses Ridicules (1659). Défini sous le terme « galan » ou « galant » dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), il ennoblit bien sûr les vêtements, mais également la canne, l’épée, le chapeau, les cheveux les manchettes, les jarretelles et jusqu’aux souliers des nobles ou des riches bourgeois.

Costume pour le rôle de Mascarille/ Les Précieuses ridicules ; 1993
créé par Louis Bercut
Collections CNCS/ Comédie Française

Dès lors et jusqu’à aujourd’hui, le ruban sera de toutes les modes. Grâce à Marie-Antoinette tout d’abord, qui voue une passion infinie aux étoffes, à la rubanerie et à la passementerie, et pour qui le vêtement représente un véritable moyen d’expression. Elle se fie à la couturière Rose Bertin dont elle fait sa «Ministre des modes », et qui influencera les tendances de son époque en lançant sans cesse de nouvelles créations comme le grand habit de Cour, les hautes coiffures ou les robes champêtres en mousseline.

Portrait de Marie-Antoinette par Louise Elisabeth Vigée Le Brun, 1783.
© Château de Versailles.

Au siècle suivant, la princesse Eugénie sera une autre influenceuse de la mode de son époque. Souhaitant incarner le savoir-faire vestimentaire français, elle s’entoure du jeune couturier anglais Charles Worth et invente avec lui la Haute couture.

Robe Charles Worth /1872

C’est dans ce contexte que l’activité rubanière va façonner la ville de Saint Etienne qui emploiera au milieu du XIXème siècle jusqu’à 30.000 personnes, dont près de 7 000 ouvriers-passementiers et 250 négociants-fabricants. Parallèlement à cet essor que l’on situe entre 1815 et 1856, les métiers jacquard s’adaptent à la rubanerie, permettant de créer de nouveaux modèles. Les ateliers maisons se développent. Dotés d’un étage consacré à l’habitation et d’un autre au tissage, la production explose, les femmes pouvant travailler à domicile.
Mais l’activité décline dès le début du XXe siècle, en lien direct avec l’évolution de la mode féminine qui tend à une une simplification et à une uniformisation des vêtements.

Après la seconde guerre mondiale l’industrie rubanière se maintient doucement avant de s’arrêter dans les années 1960. Mais c’est sans compter sur la pugnacité des industriels qui font alors preuve d’adaptation et de souplesse, convertissant leur production vers la fabrication d’articles utilitaires comme les rubans à usage industriel : câblerie, bobinage de moteurs, machines à écrire, isolants électriques, etc.
En même temps, d’autres rubaniers persistent dans leur activité d’origine. C’est le cas de l’entreprise Neyret. Créée en 1823, elle est spécialisée dans la fabrication des rubans de médailles, des décorations civiles et militaires, des rubans honorifiques et autres Grands cordons, tout en concevant également des articles au service des marques et de leur image.

Packaging textile de luxe/ Société Neyret
https://www.neyret.com/

Quant à l’entreprise familiale Julien Faure fondée en 1864, la cinquième génération continue à faire vivre un savoir-faire d’exception. Dans l’atelier où se côtoient métiers à tisser plus que centenaires et métiers ultra modernes, le rubanier élabore aujourd’hui des pièces d’une qualité exceptionnelle, qui sont aujourd’hui comme hier utilisées par les grands noms de la mode et de la Haute-couture.
Ainsi, l’accessoire inégalable que représente le ruban continue d’embellir les créations de la Haute-couture contemporaine. Qu’il s’agisse de chapellerie, de vêtements, de chaussures ou de bijoux, on le retrouve chez Dior, Chanel, Yves Saint Laurent, Franck Sorbier et tant d’autres créateurs, figures de proue du luxe à la française.

Chaussures Christian Souboutin/
Rubans Julien Faure /
https://www.julien-faure.fr/

Le ruban, rituels et symboles

Si le ruban tenait et tient toujours une place majeure dans le milieu de la mode, s’il fut dans les siècles passé un moyen d’affirmer son rang social, un autre rôle lui est également dévolu depuis la nuit des temps. Ainsi, la culture celte lui a octroyé une place centrale et traditionnelle au travers du «handfasting” ou « rituel des mains liées ». Ce rituel ancestral, pratiqué lors des cérémonies de mariage païennes, consistait à lier les mains des mariés avec des rubans symbolisant leur engagement mutuel et leur union spirituelle. Treize rubans, chacun d’une couleur différente, renvoyaient à des symboliques particulières comme la confiance, la prospérité ou la passion. Revenu au goût du jour, ce rituel est aujourd’hui régulièrement intégré aux cérémonies de mariage laïques. Métaphore de l’engagement profond des liens du mariage, les rubans représentent les liens d’amour, de fidélité, de respect et de confiance qui unissent les époux.

Rituel laïque de mariage /
http://www.laiciennes.fr/le-handfasting/

Dans l’histoire humaine, le ruban noir est quant à lui traditionnellement associé au deuil et à la commémoration. Symbole universel de la perte et de la souffrance, il a été durant des siècles utilisé comme marqueur social de l’endeuillement.
Mais depuis le Moyen âge, la place des rubans est également incontournable dans le milieu militaire. Ainsi, les premiers furent t-ils attribués aux chevaliers pour marquer leur courage au combat. Leurs couleurs vives se détachaient sur les armures sombres, créant un spectacle visuel qui symbolisait l’héroïsme.
Puis, au fil du temps ces décorations évoluent, chaque pays développant son propre système pour honorer ses héros militaires : En France, Napoléon Bonaparte crée en 1802 la Légion d’Honneur, prestigieuse décoration qui reste aujourd’hui encore la plus haute décoration honorifique française.
En tout état de cause, un ruban de décoration militaire représente une distinction honorifique attribuée aux membres des forces armées pour souligner un acte de bravoure, un service exceptionnel ou une réalisation significative. Ces rubans, portés sur l’uniforme, racontent l’histoire du service d’un militaire et reconnaissent son dévouement et son courage.

Autre symbole tout proche de nous, les rubans de l’entreprise stéphanoise Neyret ont porté les médailles d’or, d’argent et de bronze des champions olympiques et paralympiques de Paris 2024, faisant rayonner à travers le monde le savoir-faire français.

Légion d’Honneur

Enfin, le ruban s’est également fait une place incontournable dans l’univers infini de la solidarité et de l’activisme social. Selon sa couleur, il révèle une lutte, porte la voix d’un combat ou d’une cause, tisse des liens au-delà des frontières.
Dans le milieu médical, on connait le célèbre ruban rose de la lutte contre le cancer du sein. Moins connus peut-être, le ruban turquoise sert de symbole pour la Sclérose en plaques, le ruban gris pour la maladie de Parkinson, le ruban zébré pour la sensibilisation aux maladies rares.
Le ruban rouge, étendard international de la lutte contre le SIDA, reste depuis les années 1980 le symbole de la solidarité avec les personnes qui vivent avec le VIH ou sont disparues des suites de cette affection. Il est aussi l’expression de l’espoir de voir un jour cette terrible maladie éradiquée.
Violet, vert, bleu clair ou bleu nuit, chaque cause, chaque maladie utilise le ruban pour sensibiliser la société. Ainsi peut-on également citer le ruban blanc qui engage ceux et celles qui le portent dans un engagement quotidien pour la fin des violences faites aux femmes, ou le ruban jaune qui participe de la prévention du suicide.

Ce voyage au pays du ruban se termine ici. Petit morceau d’étoffe à première vue insignifiant, il a pris au cours des siècles une ampleur extraordinaire, navigant entre symboles, rituels et autres signes de reconnaissance sociale ou militaire. Ayant su se rendre indispensable, on le trouve partout, qu’il s’agisse de la santé, du sport ou de l’industrie. Mais il reste surtout un accessoire incontournable dans le milieu de la décoration intérieure et celui de la mode, transformant un coussin ou un vêtement par la touche de fantaisie qu’il lui apporte. En coton ou en lin, il se fait sobre et neutre. En polyester, en satin ou en soie, tissé de motifs aussi variés que complexes, il fait la joie des stars de la Haute couture et des métiers du luxe.
Utile ou frivole, telle pourrait être la devise du ruban !

Rubans Créés par Julien Faure /
https://www.julien-faure.fr/

Pour aller plus loin…

Un immense merci à Julien Faure pour l’autorisation de diffusion des photographies de l’extraordinaire travail effectué dans ses ateliers et que vous retrouverez sur ses sites:

Autres sources:

https://www.neyret.com/

http://www.laiciennes.fr/le-handfasting/

Autour du fil/ Vol 17/ Ed. Fogdal/1991