La passementerie est un art textile méconnu qui consiste à fabriquer, à partir de fils de laine, de coton, de soie, d’argent ou d’or, toutes sortes d’accessoires d’ornement comme des galons, des tresses, des cordons, des glands ou des pompons. Cet art décoratif est autant utilisé dans la mode que pour l’ameublement.
Une histoire millénaire venue d’Asie
Cette technique d’ornementation textile trouve son origine dans l’innovation de tisserands qui, il y a plusieurs millénaires, nouèrent en frange les fils de chaîne de leurs étoffes pour les arrêter et éviter qu’elles s’effilochent.
Les premiers témoignages concernant la passementerie remontent à la Chine Antique, à la Haute Antiquité égyptienne puis grecque, ainsi qu’aux premières civilisations d’Amérique du Sud. Les bas-reliefs des palais ou des temples Égyptiens montrent ainsi des chevaux parés de passementeries luxueuses et raffinées, attelés aux chars légers des Pharaons.
Concernant les galons tels que nous les connaissons aujourd’hui, ils sont les héritiers de l’art copte avec une datation qui s’étend entre les IIIème et VIème siècle.
La passementerie se développe en Europe à partir du XIIème siècle, lorsque les chevaliers rapportent des croisades de précieuses étoffes dont sauront s’emparer les artisans. Symbole de richesse et de pouvoir elle prendra alors de multiples formes, servant à l’enrichissement des vêtements portés par les ecclésiastiques ou les nobles, tout comme à l’embellissement du mobilier liturgique.

Passementier : Un statut obtenu au fil du temps
Le métier de passementier sera longtemps mêlé à celui d’autres artisans du milieu de l’ameublement ou de la mode. En 1558, la corporation des Maîtres passementiers, boutonniers, crépiniers (artisans qui fabriquaient des crépines, sortes de franges tissées et ouvragées utilisées pour orner les lits, dais et autres éléments décoratifs), rubaniers, enjoliveurs sera reconnue par le roi Henri II. Ils forment dès lors à Paris une confrérie patronnée par St Louis et établie dans l’église des Grands Augustins.

Il faudra attendre 1653 pour que la corporation des passementiers soit officialisée. Le statut reconnait alors à ces artisans leur identité, l’indépendance de leur profession ainsi que leurs droits. Il leur reconnaît l’exclusivité « des passements aux fuseaux, aux épingles, à la main, d’or et d’argent, de soie, de fil blanc et de couleurs ». Il spécifie également les pièces relevant de leur art : houppes, tresses, ganses, cordons, ceintures d’aube ou de soutane, glands, lacets garnis, pommes de lits, nœuds et autres guirlandes, …
Dans une énumération aussi hétéroclite que multicolore, le statut précise également tous les matériaux que les passementiers sont autorisés à utiliser, qu’il s’agisse de crin ou de coton, d’argent ou d’or, d’émail ou de vélin brodé.
Au travers de ce statut, la passementerie du XVIIème siècle apparait déjà très proche de celle que l’on connaît aujourd’hui. Son rôle décoratif, intimement lié au monde de la mode et de l’ameublement est déjà clairement ancré ; les matières utilisées ont peu changé. Les techniques employées sont déjà indiscutablement en place : le tissage pour les franges, galons et autres « rubans » ; le tressage sous toutes ses formes, le travail à l’aiguille pour confectionner glands, macarons ainsi que de nombreux ornements minuscules destinés à embellir les franges ou les galons.

L’âge d’or de la passementerie
En Europe, dès la Renaissance, la passementerie vient ennoblir les vêtements d’apparat, harnais de chevaux, drapeaux et autres étendards. Elle prend également peu à peu sa place dans la décoration d’intérieur, sous la forme de cordons retenant les lourds rideaux de lits, de franges courtes et de galons bordant sièges et coussins.
Cette orientation s’accentue à la cour de Versailles, où le goût du luxe et de l’ornement gagne les intérieurs. Les somptueuses soieries lyonnaises, qui jusque-là servaient à vêtir princes de l’Eglise et nobles commencent à intégrer les intérieurs, sous forme de tentures et de rideaux que les franges et les glands viennent magnifier.
Sous le règne de Louis XIV, l’engouement immense pour la passementerie et les tissus précieux encouragera l’imagination des artisans qui innoveront dans la fabrication d’éléments de passementerie très élaborés, enrichis de fils d’or et d’argent.

Photo Didier Saulnier
Le goût pour cet art coûte cher. Ainsi, Monsieur, frère du roi Louis XVI (et futur Louis Philippe) dépense plus de onze mille livres en passementeries diverses, torsades, glands, cordons de sonnettes et rosaces pour la décoration de son cabinet turc au château du Temple.

Cet artisanat de luxe subit de plein fouet la Révolution française, mais l’engouement pour les passements renaît de ses cendres dès l’insaturation du 1er Empire, ornant le mobilier d’Etat, participant des fastes napoléoniens jusque dans les expéditions militaires où des lambrequins en galons de laine rouge bordée de noir couronnent la tente de l’Empereur.

Des améliorations techniques vont accompagner ce nouvel essor, comme le métier à tisser Jacquard qui permet de programmer les motifs tissés grâce à des cartes perforées. Viendra ensuite la fabrication mécanisée des franges. Du second Empire à la fin du XIXème siècle, ces innovations participeront de l’abondance et de la luxuriance des garnitures dans de nombreux domaines : mode, équipements militaires, ornementations religieuses, ameublement, berlines et carrosses, etc.
C’est également la période où les classes moyennes accèdent enfin à cette possibilité d’ornementation. D’ailleurs, le fauteuil capitonné à franges restera longtemps le marqueur de ce confort matériel.

seconde moitié du XXème siècle
Au XXème siècle, la période Art Nouveau voit la passementerie s’éclipser puis se démoder, au même rythme que la décoration intérieure s’oriente vers les couleurs claires et la sobriété des lignes.
Par contre, le monde de la mode va, durant encore de longues années, faire rayonner ce savoir-faire, au travers de l’inventivité et de la créativité de grands couturiers comme Paul Poiret. Celui-ci utilise des tissus légers et emploie des couleurs vives, optant pour une palette qui fait écho à celle du fauvisme, mouvement pictural du début du XXe siècle. Influencé par l’esthétique venue de Russie ainsi que par ses différents voyages en Europe et au Maghreb, le couturier utilise les tissus et broderies qu’il rapporte de voyage dans ses créations, y intégrant l’art des galons et des brandebourgs empruntés aux cochers de Moscou, faisant jaillir dans ses vêtements toute une féérie orientale où les violets éclatants côtoient les orangés acides, les bleu roi et les ors.

© Les Arts Décoratifs / Christophe Dellière
L’éphémère crépuscule de la passementerie
Au tournant des années 1970, la majeure partie des ateliers disparaissent. Mais moins de vingt ans plus tard, les galons ornent à nouveau les étoffes. La passementerie d’ameublement française jouissant d’un prestige international, ses artisans, perpétuels inventeurs, s’adaptent aux modes et aux cultures. Les galons et autres torsades parcourent ainsi le monde, de l’Europe au Moyen Orient, de l’Asie aux Etats Unis.
En France, il n’existe plus aujourd’hui qu’une petite dizaine d’ateliers de passementerie artisanale dont la production est destinée à un marché haut de gamme.
La Maison Declercq Passementiers est un exemple emblématique de ce savoir-faire ancestral. L’histoire de cette famille débute au milieu du XIXe siècle, dans une petite fabrique de passementerie à Paris. La maison, aujourd’hui âgée de 173 ans est internationalement reconnue pour son excellence et son expertise. En France, elle a travaillé sur des chantiers patrimoniaux de restauration, représentatifs de la splendeur à la française, comme la chambre de l’impératrice Joséphine à Fontainebleau, la chambre du Roi et de Marie-Antoinette à Versailles, les loges impériales ou le grand foyer de l’Opéra Garnier.
Pour ce type de chantiers, Declerc-Passementiers doit bien sûr s’astreindre à répliquer à l’identique les éléments décoratifs. Rien n’est alors laissé au hasard, le seul objectif étant de viser la perfection, en rendant aux lieux et aux pièces restaurées leur beauté d’origine.

Passementerie : quand le détail suggère l’ensemble
Le terme de passementerie couvre donc un champ très large qui cache bien des merveilles. Ainsi est-elle faite de tissu, de soie, de laine, de coton ou de matières synthétiques, de cuir, d’or ou d’argent.
Elle se compose d’éléments aussi variés que des franges ou des broderies agrémentées de perles et de sequins, de galons ou de boutons ornés de motifs ou de pierres précieuses. Ces éléments, qui peuvent être fabriqués en fonction de la demande, deviennent ainsi des pièces uniques.
La passementerie se révèle aussi derrière un vocabulaire surprenant et bien souvent ignoré, qui nous fait toucher du doigt un univers un peu mystérieux : ainsi, la bouffette désigne-t-elle un assemblage de fils coupés ou bouclés ; la cartisane, un apprêt constitué d’une petite bande couverte de fils ; la giroline, une crête formée d’arcades ; le postillon s’applique pour sa part à une ligature et la torsade correspond à un fil de métal enroulé et maintenu par une âme ; etc.
Aujourd’hui, principalement utilisée pour l’embellissement des tenues officielles et pour la création Haute couture, la passementerie constitue toujours un élément important du design vestimentaire, structurant, rehaussant, enrichissant les textures, donnant du corps à un col, des poignets ou une ceinture.

Jean Paul GAULTIER (printemps/été 1991, collection Adam et Eve). Photo Artcurial
A partir d’un fil, les secrets d’un savoir- faire minutieux
Tous ces ornements, aboutissement du travail minutieux des passementiers représentent bien davantage que de simples accessoires. Ils sont plutôt l’expression d’une culture et d’un véritable art de vivre. Ils privilégient des matières nobles, sublimées par l’intelligence de la main et un savoir- faire ancestral que les artisans se transmettent de génération en génération.
La passementerie est le seul produit textile qui implique de concert la mise en œuvre de techniques et de savoir-faire différents pour la réalisation d’un seul objet. Et c’est de la combinaison de ces procédés que vont émerger des pièces d’une incomparable sophistication.
C’est pourtant bien à partir du travail du fil que s’échafaude la richesse de la passementerie et la création de pièces plus éblouissantes les unes que les autres.
Toute pièce débute par la sélection des fils nécessaire à la commande. C’est ce qu’on appelle le réassort. Pour les travailler, on trouve dans les ateliers des machines comme le moulin à ourdir, qui sert à préparer la bonne longueur de fil de chaine nécessaire au tissage, ou le métier Jacquard et ses cartes perforées qui permettent le tissage complexe de galons.

https://www.declercqpassementiers.fr/
Outre cette mécanisation on trouve toujours aujourd’hui dans les ateliers des rouets, des moulins, des tresseuses, indispensables pour la confection des pièces de passementerie.
Ce délicat art du fil ne serait rien sans l’excellence du savoir-faire des « mains d’or » qui font vivre les ateliers et qui seules savent façonner des pièces à la finition parfaite : Les retordeurs actionnent les machines pour former un fil à partir de plusieurs fibres ; les couturières travaillent à partir de moules de bois qu’elles recouvrent de fils ou d’apprêts pour réaliser les glands de rideau ou créer des formes particulières ; d’autres tissent ou nouent les pièces complexes, etc.
Sans ces ouvriers de l’ombre, pas de nœuds, de spirales retorses, d’embrasses, de galons, de jasmins ou de franges pour embellir les intérieurs cossus ou les vêtements hors normes.

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Il n’existe ni formation ni diplôme spécifique au métier de passementier et la maîtrise du savoir-faire ne peut s’acquérir qu’au sein d’un atelier. Les ouvriers, polyvalents, sont amenés à être formés sur plusieurs postes de travail et vont pouvoir exercer, en fonction des besoins et des commandes, le métier de dévideur, qui transforme les écheveaux de fil en bobines, d’ourdisseur, qui prépare le fil sur le moulin à ourdir afin de créer les pièces de passementerie, de retordeur, qui va travailler le fil. Il peut aussi être amené à se transformer en tisseur manuel pour les pièces techniques ou en tisseur mécanique pour les grandes séries.
C’est grâce à ces métiers rares et très techniques, qui nécessitent à la fois précision et dextérité, que sortent des ateliers de passementerie tous les petits détails qui vont faire que nos coussins, nos rideaux, nos fauteuils vont raconter une histoire qui nous ressemble, sortant la décoration de nos intérieurs de ce côté formaté que l’on retrouve dans les choses toutes faites.
Grâce aux artisans passementiers, des fils d’origines variées se transforment ainsi en de véritables constructions architecturales alliant systèmes de nœuds, tressages ou nouages, conjuguant formes, couleurs et volumes pour le plus grand bonheur de nos yeux émerveillés par tant de délicatesse et de splendeur.

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Pour aller plus loin…
Un immense merci à la Maison Declerc Passementiers pour son autorisation à utiliser les photographies de ses fabuleuses créations. Retrouvez cet univers flamboyant sur leur site:
https://www.declercqpassementiers.fr/
Prenez le temps d’écouter le merveilleux podcast diffusé par L’Association The Craft Project co-fondée dont la vocation est de promouvoir, rassembler et soutenir les professionnels des métiers d’art :
https://www.youtube.com/watch?v=QGe4QbQqntU
Bibliographie:
L’Art de la Passementerie et sa contribution à l’Histoire de la Mode et de la Décoration. Catherine Donzel et Sabine Marchal/ Ed. du chêne/1992
Décorer avec la passementerie dans l’ameublement et dans la mode/ Mariarita Macchiavelli/ Ed. Celiv/1996
