LE PARAPLUIE ARTISANAL : UNE HISTOIRE DE SOLEIL, DE PLUIE ET DE PASSION

En mars, l’hiver perd de sa vigueur et les giboulées viennent perturber les premières balades printanières. C’est la période idéale pour sortir nos parapluies. Pliant ou droit, chacun a ses préférences.

Mais savons-nous que l’histoire de cet objet remonte à plus de 4000 ans, et que son origine fut d’abord l’ombrelle ? Que, s’il se transforma en un marqueur de la mode, il fut également popularisé dès le XVIIème siècle par les bergers des Landes et des Pyrénées qui l’utilisaient pour se protéger à la fois de la pluie et du soleil ?

Depuis la seconde moitié du XXème siècle, il se distingue aussi dans de nombreux champs de la vie culturelle : du film musical culte « Les Parapluies de Cherbourg » à la pétillante Mary Poppins, du Professeur Tournesol d’Hergé au Parapluie de Brassens, en passant par le tableau de Magritte « Les vacances de Hegel » ou « la chanson des baleines de parapluies » de Philippe Chatel (comédie musicale« Emilie Jolie »), les courbes galbées du parapluie parlent à l’imaginaire de chacun d’entre nous.

Mary Poppins
Les vacances de Monsieur Hegel/ Magritte/1958

Avant la pluie… le beau temps

Millénaire, l’ombrelle est l’ancêtre du parapluie. On en trouve des traces dans certaines légendes chinoises du XIIème siècle avant notre ère et dans les civilisations antiques. Cependant c’est à l’Egypte qu’en revient l’invention, entre 3500 et 4000 ans avant Jésus-Christ. On la retrouve également en Mésopotamie, dans la mythologie indoue et dans les anciennes civilisations chinoises.

Constituée de feuilles de palmiers, de papyrus et de plume de paon, son usage est alors réservé aux classes supérieures qui l’utilisent pour se protéger du soleil. Lourde et encombrante, elle nécessite l’intervention de porteurs pour la manipuler.

Au-delà de ce simple usage protecteur, l’ombrelle incarne également la royauté, la puissance et le pouvoir. Elle est l’emblème d’un statut royal ou divin. C’est ainsi que sur certaines sculptures de l’Égypte ancienne, elle symbolise la voûte céleste que le pharaon soutient au-dessus de ses sujets.

Perse antique. Le roi Xérès abrité par un parasol. Bas-relief perse/ Début du V ième siècle av. JC

L’invention de l’ombrelle traditionnelle en papier revient à la Chine et les spécialistes la datent du début du 1er siècle après J-C. Elle se transporte ensuite dans plusieurs pays d’Asie, notamment le Japon via la Corée. L’Empire du soleil levant adoptera lui aussi l’ombrelle comme marqueur social pour les membres de la famille impériale et les aristocrates : faite à partir de papier brossé à l’huile de tung (extrait de noix d’aleurite) elle les protège du soleil et des mauvais esprits.

Ombrelle/ Asie

La Grèce antique pour sa part destinera exclusivement aux femmes l’usage de l’ombrelle devenue parasol. Les hauts dignitaires romains se réserveront l’usage de cet accessoire, en particulier pour se protéger du soleil lors des courses de chars ou les jeux du cirque. Cet objet luxueux, souvent en soie, est alors paré d’or et de broderies somptueuses.

Plus tard, les ombrelles de la Chine médiévale seront fabriquées à partir de tiges de bambou recouvertes de plumes ou de feuille. Les estampes japonaises quant à elles nous montrent cet accessoire tenu par la main de femmes à la fois belles et séduisantes.

Jeune beauté à l’ombrelle/
Kunisada Utagawa (1786 – 1864)

Ombrelle et parasol

Au Moyen âge, les échanges avec Byzance puis la chute de l’Empire auront pour conséquences la propagation de connaissances en Occident qui ne se limiteront pas au domaine intellectuel, culturel ou scientifique. L’influence byzantine touchera également l’architecture, les arts décoratifs et la découverte de certains ustensiles.   C’est ainsi que le monde européen assimile l’ombrelle et le parasol ainsi que leur symbolique. Le parasol en particulier devient un insigne ecclésiastique, notamment papal et prend le nom de Pavillon, Ombrellino ou Gonfalon. De soie jaune et rouge, surmonté d’un globe de cuivre doré orné d’une croix, signe de communion avec l’Église de Rome, il est présent, par la volonté du Pape, dans toutes les basiliques.

Parasol/
Basilique Saint Nicolas en Lorraine (Saint Nicolas de Port)

Le parasol comme emblème de dignité royale existe en France sous l’Ancien Régime, mais également, et depuis plusieurs siècles, au Maghreb (où il porte le nom de mihalla ou mdhall), à la cour des Mamlouks, des Mongols ou des Ashantis (population d’Afrique de l’Ouest vivant au Ghana). Il se présente alors comme un objet luxueux, orné de pierres précieuses. S’il est explicitement associé à la voûte céleste, le parasol relève également symboliquement du registre militaire et guerrier, puisque défini comme un « bouclier monté au bout d’une lance ».

Eugène Delacroix/ Esquisse de l’audience du 22 mars 1832/
Musée des Beaux-arts de Dijon

Le parapluie : naissance d’un mot, symbolique d’un accessoire

Le mot parapluie apparait pour la première fois en 1622, dans l’une des farces du célèbre charlatan Tabarin qui jouait la parade sur un théâtre de la place Dauphine à Paris. Cependant, jusqu’à la fin du XVIIIème siècle, les termes parasol et parapluie sont indifféremment utilisés.

Pour les dictionnaires de Richelet (1680) et de Trévoux (1771), le parasol « sert à se défendre du soleil et de la pluie », et le parapluie « … est tout au plus un parasol ».

L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert précise quant à elle en 1765 que le parapluie est « recouvert de toile cirée » alors que le parasol est « recouvert de soie ».

Issu du mot italien parasole (para/ protéger+ sole/ soleil), le parasol italien protège du soleil. Le terme parapluie (para + pluie) est formé sur le même modèle et signifie littéralement en français « protège de la pluie ». Les anglais utilisent pour leur part le terme « Umbrella », qui fait directement référence à son ancêtre l’ombrelle.

Tout comme le parasol, le parapluie mêlera longtemps utilité et valeurs symboliques : Patriotique, il est blanc en 1788 (couleur de la monarchie), vert en 1789 (signe du ralliement au soulèvement populaire conduit par Camille Desmoulins.), rouge et bleu en 1791 (couleurs de Paris mais également de la maison d’Orléans).

Plus près de nous, en septembre 2014, la « révolte des parapluies » voit descendre dans les rues de Hongkong des dizaines de milliers de manifestants munis de parapluies qu’ils utilisent pour se protéger des gaz lacrymogènes.

Hongkong/ La révolte des parapluies

Il faut attendre le XVIIème siècle pour que le parapluie, tel qu’on le connaît aujourd’hui, fasse son apparition, lorsqu’ émerge l’idée d’imperméabiliser les parasols pour se protéger de la pluie. Une innovation décisive va alors remplacer la soie par de la toile cirée, permettant enfin à l’utilisateur de se protéger des intempéries.

Cet accessoire, au départ exclusivement féminin, connaît alors un important développement en Angleterre, en Italie et en France. Tout d’abord rejeté en Grande Bretagne parce ce que considéré comme vulgaire, Il finira par être adopté par les gentlemen anglais du XVIIIe siècle. Les banquiers de l’Angleterre victorienne en feront quant à eux un marqueur de confiance et de sécurité.

Parapluies: caractéristiques/ Gravure/ XIXème siècle

Quand le parapluie devient accessoire de mode

Dans la première moitié du XIXème siècle, grâce à de nombreuses améliorations techniques et sous l’impulsion d’entreprises comme Neyrat à Autun, le parapluie se transforme en un objet usuel, mais également en un accessoire de mode et de luxe à la française, associé à l’image de la femme gracieuse et élégante.

Claude Monet/ Femme à l’ombrelle

Un accessoire en constante évolution

La forme des pièces composant la monture reste à peu près la même depuis l’origine. Les baleines du parapluie, dont le nombre varie de 8 à 16, étaient au départ en os. Autour des années 1800, elles sont constituées par des fanons de cétacé, du bois, du rotin (en particulier pour les parapluies de berger), du cuivre. Cinquante ans plus tard, les baleines de parapluie en acier et en forme de U, telle que nous les connaissons aujourd’hui les remplacent. Au XIXème siècle également, l’alpaga va détrôner le taffetas huilé qui constituait jusque-là la toile du parapluie. Cette laine de mouton venue du Pérou ou du Chili se montre moins chère, plus résistante et plus légère que la toile cirée lorsqu’elle est mouillée.

De nos jours, la toile la plus utilisé est le polyester dont les atouts sont la légèreté et la résistance. Mais l’on trouve aussi des parapluies à la cloche transparente fabriquée à partir d’un un polymère modifié dérivé du pétrole, le POE.

Pieke Elizabeth/ Rosa Roelofs

Les modèles actuels de parapluies utilisent quant à eux des matériaux légers comme le carbone, l’aluminium ou la fibre de verre et proposent des systèmes d’ouverture et de fermeture automatiques. Pour le mât ou les poignées des parapluies artisanaux, on utilise encore aujourd’hui les bois de hêtre, de charme ou de châtaignier, mais aussi le bambou ou le cuir.

Poignées de parapluies/ Atelier François frères/ Poitiers/ https://www.parapluie-artisanal.com/

Si le parapluie télescopique est créé en 1928, le parapluie pliant commence sa révolution dans les années 1950. Moins encombrant et plus léger que ses prédécesseurs, il se transforme en un accessoire utilitaire qui va se démocratiser dans les décennies suivantes, pour représenter aujourd’hui jusqu’à 80% du marché.

Le parapluie « Knirps » en particulier connaît un essor fulgurant dans les années 1950, renforcé par l’invention et l’introduction de matériaux tel que le nylon, qui propose en outre des couleurs et des dessins parfois étonnants. 

Publicité pour les parapluies Knirps

L’industrie du parapluie

A la fin du XIXème siècle, l’industrie du parapluie, de l’ombrelle et du parasol connaît une croissance fulgurante en France et fait vivre jusqu’à 100.000 personnes, grâce à plus de 400 fabricants français qui couvrent le marché.

L’après seconde guerre mondiale voit ensuite se transformer la fabrication des parapluies en une industrie de masse qui petit à petit va se délocaliser hors de nos frontières.

Usine de fabrication de parapluies Neyrat/ 1875/
https://www.neyrat.fr/

Le parapluie artisanal d’aujourd’hui, fruit d’un savoir-faire d’excellence

Aujourd’hui, en France, les fabricants artisanaux de parapluies qui font perdurer la tradition et le savoir-faire se comptent sur les doigts de la main, d’autant qu’il n’existe aucune formation, initiale ou professionnelle continue, qui permette d’apprendre ce métier.

La particularité de celui-ci est qu’il vise à la fois à créer des parapluies, mais également à les réparer ou à restaurer des pièces anciennes. En effet, chaque pièce d’un parapluie artisanal peut être remplacée, ce qui en fait un objet qui durera dans le temps, contrairement aux parapluies de fabrication industrielle.

Restauration de parapluie/ Atelier La maison des parapluies/ Blois/ https://www.lamaisondesparapluies.com/

Face à l’excellence de leur travail, plusieurs de ces artisans fabricants se sont vu décerner le label “Entreprise du Patrimoine Vivant” (EPV) par l’Etat, qui distingue ainsi un savoir-faire et artisanal d’excellence. Un seul détient la prestigieuse distinction de Maître d’art, décernée par le Ministère de la Culture, et qui lui reconnait au travers de ce titre un savoir-faire remarquable associé à la volonté de transmettre ses connaissances.

La fabrication d’un parapluie

Fabriquer un parapluie nécessite plusieurs savoir-faire : Le travail du tissu bien sûr, mais également celui, indispensable, du carcassier. C’est lui en effet qui conçoit le mécanisme, fabrique et assemble les pièces qui composeront la structure du parapluie : mât, poignée, parties métalliques, noix, baleines. C’est grâce à son travail que l’artisan pourra ensuite ajuster la toile sur l’ossature du parapluie, en fonction de la forme de ce dernier.

Schéma de parapluie long

Si les tissus actuels sont variés (taffetas de soie, coton, poly coton, polyester, nylon, …) et reflètent la mode et les goûts de notre société contemporaine, les méthodes de fabrication restent inchangées depuis le XVIIIème siècle. La création d’un parapluie demande ainsi plusieurs heures d’un travail précis qui se déroule en de nombreuses étapes :

La première consiste en la découpe du tissu choisi. A l’aide d’un gabarit de forme triangulaire, l’artisan va tailler autant de pièces de tissu que le futur parapluie comportera de baleines.

La découpe/ La maison des parapluies/ https://www.lamaisondesparapluies.com/fr-446-accueil.html

Suit l’assemblage de ces pièces de tissu entre elles par un point de couture, effectué à l’aide d’une machine à coudre.

Lorsque toutes les pièces de tissu ont été assemblées, l’artisan procède au passage du mât au centre du parapluie, afin de finaliser l’assemblage. Deux techniques peuvent être utilisées pour réaliser cette opération : l’utilisation de deux bagues en acier qui vont venir maintenir la toile au mât, ou l’assemblage des tissus à l’aide d’une couture renforcée.

La troisième phase de fabrication consiste en la couture des aiguillettes aux extrémités du tissu. Le rôle de ces petits embouts est en effet de bloquer les baleines et de rassembler monture et toile du parapluie, donnant sa solidité à l’ensemble. Cette étape est donc primordiale et demande savoir-faire et dextérité. En effet, si les aiguillettes ne sont pas parfaitement cousues, le parapluie ne sera pas maintenu correctement, et pire, ne s’ouvrira pas.

Avant de procéder à l’emboitement des aiguillettes sur les baleines, l’artisan va ajouter sur le tissu la patte de fixation, indispensable pour tenir le parapluie fermé.

Les différentes pièces du parapluie

Vient enfin l’ajustement de la toile à l’armature. Cette opération est réalisée grâce à la déformation du tissu, qui, par l’hyper extension obtenue, va donner sa résistance au parapluie. Elle est complétée par le repassage à la vapeur de la toile, qui va parfaire la beauté de l’accessoire.

Celui- ci sera définitivement terminé et prêt à affronter les giboulées de mars ainsi que les pluies accompagnées de vent, lorsque l’artisan aura pratiqué à l’assemblage de la poignée du parapluie sur le mât.

Assemblage de la poignée du parapluie sur le mât/ https://www.rueduparapluie.fr/

Avant de clôturer cet article, il est fondamental de noter que ces parapluies artisanaux, au-delà de démontrer un savoir-faire français ancestral, jouissent d’une qualité inégalée : celle de ne pas se retourner en cas de vent violent, contrairement aux quinze millions de leurs cousins de piètre facture qui, au travers du monde ne résistent pas aux aléas météorologiques et, triste spectacle, finissent chaque année dans nos poubelles ou pire, dans le caniveau!

Parapluie abandonné…

Pour aller plus loin…

Un immense merci aux maisons François Frères et La maison du Parapluie qui nous ont autorisé à utiliser leurs photographies pour illustrer cet article.

Vous retrouverez leur merveilleux travail sur leur site internet et dans plusieurs vidéos:

https://www.parapluie-artisanal.com/

https://www.lamaisondesparapluies.com/fr-446-accueil.html

D’autres références:

https://www.neyrat.fr/

https://www.rueduparapluie.fr/

https://www.jss.fr/Histoire_des_parapluies_et_ombrelles__ou_comment_les_inventeurs_du_19e_siecle_ont_cherche_a_proteger_leurs_contemporains_de_la_pluie_et_du_beau_temps-1777.awp

Cet article a 2 commentaires

  1. Très bel article, bien complet, de l’ origine du parapluie à nos jours.
    Mettant en valeur le travail artisanal actuel ! Nous sommes en voie de disparition, les artisans fabriquant de parapluies et ombrelles ! Merci pour cette mise en-avant !
    Nathalie F.🌂☔
    La maison des parapluies

Laisser un commentaire