LA PIERRE A AIGUISER DE SAURAT, L’OR GRIS DES PYRENEES

C’est le hasard d’une rencontre qui m’a amenée à m’intéresser à la pierre à aiguiser naturelle: En visitant cet été une belle boutique artisanale au cœur d’Aspet (Haute-Garonne), j’y remarque toute une série de ces pierres , dont certaines me rappellent celles que possédait mon grand-père.

Le menuisier passionné qui tient le magasin m’apprend qu’il n’existe plus qu’un seul atelier de fabrication de ces outils en France, et qu’il se trouve tout près d’ici, à Saurat, petit village situé entre Tarascon sur Ariège et Massat, à 678 mètres d’altitude, en plein cœur du Parc régional des Pyrénées ariégeoises.

Piquée par la curiosité, je me lance dans quelques recherches qui m’amènent à faire d’étonnantes découvertes… que j’ai grand plaisir à partager aujourd’hui avec vous.

La pierre à aiguiser : Une origine qui se perd dans la nuit des temps

Le terme de pierre à aiguiser regroupe toutes les roches avec lesquelles il est possible d’affûter les ustensiles, outils ou armes possédant un tranchant. Les pierres naturelles réservées à cet usage sont extraites dans la nature depuis les temps les plus reculés de l’histoire de l’Humanité.

Les 3 âges de la Préhistoire

En effet, dès la Préhistoire et notamment le Paléolithique, l’Homme a commencé à façonner et à utiliser des outils rudimentaires pour faciliter sa vie quotidienne. Il leur a apporté petit à petit des changements afin d’en améliorer les performances. Mais c’est la découverte du métal qui entraînera un formidable essor technique et une diversification radicale de l’outillage : Les armes et les outils se transformeront complètement à partir de l’Âge du Bronze (3500 av. J.C./1050 av. J.-C. environ), puisqu’ils seront dès lors coulés dans des alliages de cuivre et martelés pour en durcir le tranchant.

Cette période, marquée par l’émergence de sociétés hiérarchisées, comprend les cultures qui apparaissent alors en Grèce et dans la mer Egée, couvrant trois régions géographiques et civilisations distinctes : la Crète (civilisation minoenne), les Cyclades et la Grèce continentale (civilisation mycénienne). C’est de cette région du monde occidental que se diffusera l’âge du bronze ancien.

Civilisations égéennes : les Cyclades et leurs relations avec l’Asie Mineure à l’âge du bronze ancien, et Mycènes (XVe-XIIIe siècle avant J.C.).
Crédits : Encyclopædia Universalis France

C’est également de cette époque que remonterait l’origine de la coutellerie, et parallèlement, la conception d’un outillage approprié à l’entretien de ces lames comme les pierres à aiguiser.

Ensemble d’épées de l’âge du Bronze. © ­­Anne Lehoerff

Des pierres à aiguiser savamment sélectionnées

Hier comme aujourd’hui, les pierres à aiguiser permettent d’aviver le fil du tranchant d’un outil ou d’une arme : couteau, faucille, hameçon, … Les outils d’abrasion en pierre ont été pensés et utilisés dès l’origine dans le cadre d’activités domestiques et artisanales, pour des opérations d’entretien ou d’affutage des lames. Cependant, leur utilisation initiale visait aussi à l’aiguisage d’autres matériaux comme l’os ou la pierre.

C’est pourquoi dès l’âge du Bronze, le choix des roches était fait en fonction de leur abrasivité naturelle et de leur granulométrie (taille des grains), et en lien direct avec l’outillage à entretenir.  Elles étaient ainsi taillées, suivant l’usage attendu, dans des qualités telles des grès, schiste, calcaire, gneiss, granit, quartzite ou émeri.

En parallèle des pierres à aiguiser, les découvertes archéologiques relèvent la présence de polissoirs. Attestés dès le néolithique ancien, ces derniers interviennent en phase finale de l’abrasion du métal mais aussi pour polir la pierre, l’os, la céramique ou même le bois.

Pierre à aiguiser /Néolithique pour métal, céramique, bronze et fer

L’existence d’ateliers de fabrication

Les archéologues n’ont pu découvrir aucune preuve directe d’une activité d’extraction organisée de pierres à aiguiser naturelles au cours de l’Âge du Bronze. En conséquence, ils penchent sur le fait que les pierres utilisées étaient simplement ramassées à même le sol.

Par contre, il est avéré qu’au cours de la période de l’Antiquité romaine, des sites d’extraction étaient aménagés et entretenus en Crète. Ils relevaient même d’un statut juridique particulier : Indispensables aux armées romaines pour affiler leurs armes, la vente de ces pierres à l’ennemi était punie de mort.

Ainsi retrouve-t-on dès cette époque la présence d’ateliers de fabrication de pierres à aiguiser dans toutes les parties du monde : dans les colonies romaines tout d’abord : celles des îles britanniques, mais également en Gaule Belgique et en Germanie inférieure.

Des recherches archéologiques ont également mis au jour le premier grand site de production de pierres à aiguiser de l’Âge Viking à Mostadmark en Norvège.Cette activité s’est probablement exercée entre le VIIIème siècle et le Moyen Âge. Les Vikings utilisaient et exportaient au fil de leurs déplacements ces pierres d’ardoise ou de schiste d’un grain fin, généralement de couleur violette à bleu violacé pour affûter les lames des couteaux, les haches et les épées.

Norvège : débris d’ardoise pour les pierres à aiguiser de de l’Âge Viking, dans la carrière de Mostadmark. ©Tom Heldal

Plus tard, la période médiévale s’avèrera riche elle aussi en fabrication de pierres à aiguiser. Ainsi, des exemplaires perforés ont été découverts sur le site de Saaburg en Allemagne. Plus près de nous, des fouilles archéologiques sur le site du château de Mauvezin dans les Hautes-Pyrénées ont mis au jour des spécimens de ces outils.

Pierre à aiguiser château de Mauvezin
(Hautes-Pyrénées)

Le sous-sol du village de Västilä en Finlande présente quant à lui une bande de grès de haute qualité qui a permis du XVIIème siècle jusqu’à la Première guerre mondiale la production artisanale de pierres à aiguiser.  Celles-ci étaient vendues en Estonie, Lettonie, Allemagne, Turquie ainsi qu’en Russie. Après la guerre, de nouveaux marchés s’étendent vers les pays d’Europe centrale, les Balkans et le Moyen-Orient, jusqu’ aux États-Unis et en Amérique du Sud.

Le Japon possède lui aussi une longue et riche tradition de pierres à aiguiser, en lien avec une solide histoire d’épées et de lames. Grâce à la composition naturelle de la roche dans ses îles, le pays recèle d’excellentes carrières naturelles. D’autre part, les pierres présentent une composante argileuse qui les rend un peu plus douces que les autres variétés couramment utilisées : cette argile permet non seulement d’aider à affûter la lame, mais également de lui ajouter un poli d’une brillance particulière.

Dans les Pyrénées ariégeoises, le dernier fabricant français de pierres à aiguiser

Ce détour historique sur la fabrication et l’utilisation des pierres à aiguiser nous amène doucement dans la vallée de Saurat, au pieds des Pyrénées ariégeoises. C’est en effet à cet endroit que se trouve la dernière fabrique de pierres à aiguiser naturelles de France, et l’une des rares encore en activité en Europe. Au début du XXème siècle, les machines agricoles motorisées n’existant pas, les pierres à aiguiser étaient indispensables pour l’entretien des faux, faucilles et autres couteaux.

La pierre de schiste ariégeoise fut découverte par les italiens lors de leur passage dans la région de Saurat, et l’exploitation fut créée en 1903 par la famille Cuminetti.

Saurat, Pyrénées ariégeoises

Reprise en 2006 par Alain Soucille, dernier fabricant de pierres à aiguiser de France, la production est aujourd’hui principalement destinée à l’affutage des couteaux de cuisine, outils à bois et de fauchage.

Cette entreprise, reconnue Entreprise du Patrimoine Vivant, est la gardienne d’un savoir-faire ancestral qui nécessite un travail long et difficile. Les nombreuses étapes de fabrication déboucheront sur la production d’une pierre à aiguiser inusable et que l’on conservera toute la vie.

Un savoir-faire unique fait d’une succession d’étapes

La première étape de ce long processus débute comme il y a plus d’un siècle d’avril à octobre dans une carrière située à 850 mètres d’altitude. C’est dans un filon souterrain qu’est extrait le schiste gréseux de Saurat. Ce travail extrêmement physique consiste tout d’abord à déblayer à l’explosif ou au marteau piqueur les roches sans valeur, pour atteindre les précieuses plaques de pierres douces ou demi-dures qui seront alors extraites à ciel ouvert.

L’étape d’extraction du schiste gréseux

De novembre à mars, ces pierres seront débitées en morceaux de plus en plus petits et façonnées pour leur donner leur forme définitive.

La fabrication commence en découpant la pierre en pièces rectangulaires dans la veine de la roche, afin qu’elle conserve sa solidité. Pour ne pas abimer la pierre au cours de cette étape, la découpe va s’effectuer à l’aide de disques diamant et de grandes quantités d’eau. La taille de la coupe quant à elle variera en fonction de l’utilisation future de la pièce finale.

L’étape suivante voit l’emploi d’une machine étonnante héritée des années 1950, et qui utilise la force hydraulique : la berceuse.

Ce drôle de nom désigne un grand bac rectangulaire que l’artisan tapisse de gravier, de sable et de cailloux et dans lequel Il dépose ensuite les pierres taillées.

La force hydraulique impulse à la berceuse qui se remplit d’eau un mouvement de va et vient qui va entraîner l’allongement des pierres qui vont se polir entre elles et leur donner leur grain idéal.

Après avoir laissé les pierres environ une heure dans cette machine, l’artisan les sort, les lave et les fait sécher au soleil. Cette phase est importante car si une pierre présente une fente, la chaleur va faire éclater la roche et la pierre sera éliminée.

Des pierres à aiguiser pour tous les usages

De l’exploitation du grès schisteux à la fabrication d’outils de grande qualité, le long et minutieux travail du dernier fabricant français de pierres à aiguiser donne naissance à une gamme complète d’articles dont la finalité est directement liée à la dureté de la roche dont il est issu.

La pierre dure était destinée à l’origine à la fabrication des pierres à faux. Aujourd’hui, elle est utilisée pour un affutage des couteaux plus rapide qu’avec la pierre douce, ou lorsque les besoins d’affutage sont importants.

La pierre à aiguiser de qualité demi-dure, aussi appelée pierre douce, est constituée d’un schiste très homogène et doux. Elle est employée pour les affutages fins et précis comme ceux des couteaux, des outils des menuisiers et des ébénistes.

D’autres pierres à aiguiser sont également fabriquées à Seurat comme les pierres pour sécateurs, pour ciseaux, pour hameçons… et même des pierres limes à ongles !

C’est ainsi que se termine ce voyage au pays des pierres à aiguiser naturelles, héritier d’une histoire millénaire, et dont le savoir-faire n’est plus détenu à ce jour que par une poignée d’artisans passionnés qui continuent de perpétuer leur art, en souhaitant réussir à le transmettre aux nouvelles générations.

Pour aller plus loin

De la conception à l’utilisation des pierres à aiguiser, polissoirs et autres outils de l’abrasion dans le monde égéen à l’âge du Bronze Nathalie Thomas/

https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-02064320

https://books.openedition.org/psorbonne/5162?lang=fr

https://www.pierre-a-aiguiser-naturelle.com/

https://www.en-bois-obrador.com/

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