LA PLUMASSERIE, ALCHIMIE MILLENAIRE ET IVRESSE DU DETAIL

Plumassier : Personne qui prépare et vend des plumes d’oiseaux d’élevage en vue de leur emploi dans la mode ou la décoration.

Ce métier d’art est aujourd’hui aussi rare que peu connu. Pourtant, depuis la nuit des temps la plume fascine l’homme. Elle l’a accompagné, depuis ses questionnements liés aux mystères du monde jusqu’à l’univers de la mode et du spectacle, avant de renaître et de se réinventer aujourd’hui, tel le légendaire phénix, devant nos yeux émerveillés.

Les plumes et l’homme, une histoire ancestrale ….

Il semble juste de penser que les relations de l’homme avec la plume sont immémoriales.

A l’aube des temps, le chasseur qui partait traquer le gibier s’est vite aperçu que sa flèche gagnait en précision s’il lui ajoutait quelques plumes d’empennage, améliorant ainsi la justesse de son tir et sa capacité à nourrir son clan.

Un mythe, que l’on retrouve moyennant certaines variantes en Amazonie, en Amérique du Nord ou encore chez les Aborigènes d’Australie, tente d’élucider l’origine de la couleur des oiseaux et renvoie l’homme à sa fascination pour la plume. C’est ainsi que quelques soient les cultures et depuis l’aube des sociétés, les hommes ont donné ses lettres de noblesse au travail de la plume.

Le recours à cette matière relève souvent, dans de multiples cultures ancestrales, d’un rapport au sacré accompagnant rituels chamaniques et représentations religieuses : Pour les Amérindiens, les plumes représentent un cadeau émanant du Grand Esprit. Symbole de la paix et de la liberté de penser, elles sont également porteuses de propriétés médicinales et curatives, et utilisées par les peuples d’Amérique du Nord pour capter et redistribuer les énergies bénéfiques chez une personne blessée ou malade.

Chef Garfield. Jiricarilla. Photo E.S Curtis; 1904

Mais l’art plumaire vise également à spécifier l’identité ethnique, sociale et culturelle d’une société:

Dans le triangle polynésien (Hawaï, Ile de Pâques, Nouvelle Zélande), les plumes sont assemblées une à une et brodées à l’aide d’une fibre végétale sur de grandes capes. Nommées « Ahu ‘ula » à Hawaï, elles sont recouvertes de plumes noires, rouges ou jaunes en fonction du rang de noblesse auquel appartient celui qui la porte.




« Ahu ‘ula » de Hawaï
Photo confiée par Araitua Faremiro, Directeur du département Asie/Pacifique à l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture

En Amazonie, les parures des Incas et des Mayas, portées lors des rites, sont essentiellement masculines. L’ars plumaria millénaire précolombien, qui ornemente coiffes, colliers, brassards, bracelets, boucles d’oreille, ceintures, mais aussi armes ou instruments de musique, relève fondamentalement de l’ornementation corporelle.

Collier de plumes . Pérou. Musée des Jacobins, Auch

Outre ces parures, l’art de l’Amérique pré et post-colombienne se décline sous la forme de « peintures » ou de « mosaïques » où les plumes sont cousues ou collées sur un support, afin d’obtenir un motif figuratif ou géométrique très précis. Cet art sera mis à profit par les évangélisateurs espagnols qui feront réaliser retables et autres objets liturgiques chrétiens par les « amantecas », maîtres plumassiers mexicains jusqu’au XVIIIème siècle.

Tableau de plumes, coton et laine (Unku). Pérou. Musée des Jacobins; Auch

Plus à l’ouest, en Chine, la couleur bleutée du martin pêcheur fascine les artistes depuis plus de 2000 ans et symbolise féminité et fidélité conjugale. Ses plumes, d’un bleu-vert chatoyant unique, sont montées par les artisans les plus talentueux sur des plaques et des tiges d’argent afin créer de fabuleux bijoux, et particulièrement des épingles à cheveux, objets à couper le souffle de finesse et de beauté. La chevelure en Chine faisant l’objet de nombreuses croyances religieuses et superstitieuses, la magnifier ainsi à l’aide de ces bijoux précieux renvoie de fait à une forte connotation symbolique.

Cet artisanat typiquement chinois perdurera jusqu’à la fin des années 1940, où la montée du communisme en Chine y mettra fin.

Epingle à cheveux en plumes de Martin- pêcheur. Chine, fin dynastie Qing; XIXème siècle. © Fareastasianart.com

Des rites sacrés à l’accessoire de mode

Au fil des siècles, l’art de la plumasserie va se réinventer.

En Europe, il sera tout d’abord lié à la chapellerie : Au XIIIème siècle, les nobles ornent leurs coiffes de plumes de paon, symbole, pour les catholiques du Moyen-âge, de la promesse de résurrection.

L’engouement pour cette mode sera tel que la corporation des « chapeliers de paon » verra le jour. De cette corporation émergera celle des plumassiers-panachiers.

Au XVIème siècle, la plume d’autruche, par le savoir- faire des « plumassiers de panaches », offre toute sa majesté aux coiffes de la noblesse et de la haute bourgeoisie. Elle restera dans l’Histoire de par la célèbre phrase d’Henri IV à ses troupes lors de la bataille d’Ivry le 14 mars 1590 : « Ralliez-vous à mon panache blanc, vous le trouverez au chemin de la victoire et de l’honneur ».

Henri IV à la bataille d’Arc; Musée National de château de Pau

Au XVIIème siècle, les « maîtres plumassiers- panachiers- bouquetiers et enjoliveurs » vont mettre leur art au service de la mode, mais également de la scène : parce que la plume représente aux yeux des courtisans un accessoire nécessaire pour magnifier et grandir celui qui les porte, les artisans plumassiers vont proposer aux membres de la Cour de multiples coiffures à cimiers, rehaussant la prestance de celui qui les porte.

En même temps, sous le règne de Louis XIV, les plumassiers vont utiliser la plume au service du théâtre et du spectacle, contribuant ainsi à la construction des personnages. Le monarque Louis XIV lui- même entre en scène dans le rôle du Roi soleil au cours du « Ballet Royal de la nuit », n’hésitant pas à tisser des liens entre politique et divertissement.

Louis XIV dans le rôle du Roi Soleil; Ballet Royal de la nuit; Anonyme; 1653. BNF

Si au XVIIIème siècle le travail de la plume dérive vers la confection de coiffure démesurées ornées de panaches de plumes comme celles arborées par Marie-Antoinette, les plumassiers travaillent également à l’ornementation des casques militaires et à la décoration de meubles comme les dais ou les impériales de lit.

Quelques années plus tard, la Révolution actera la dissolution de la corporation des plumassiers.

Pouf aux sentiments; Depain, coiffeur de dames et auteur de cette coiffe, 1780

Les plumassiers, artisans de l’élégance féminine

La plumasserie entre dans son âge d’or dès le début du XIXème siècle, grâce à l’introduction de nouvelles variétés de plumes venues de tous les continents. Paris compte alors plusieurs centaines de plumassiers employant des milliers d’ouvrières, et le prix du gramme de plume avoisine celui du diamant.

Cette industrie florissante se développe et atteint son essor entre 1890 et 1930. Orientée à la fois vers la mode et vers le monde du spectacle, elle crée des ornements pour les chapeaux que portent les femmes dans les lieux publics.

La Belle époque sera l’âge d’or de la plume : synonyme de raffinement et d’élégance, elle représente l’accessoire incontournable de la mode féminine.

Carte postale; Collection Anne Montjaret

Malheureusement, la seconde moitié du XXème siècle signe le déclin de l’usage de la plume dans la mode, en lien direct avec l’émergence de profonds changements dans le quotidien des femmes qui font leur entrée dans le monde du travail et s’orientent vers une libération du corps. L’abandon du port du chapeau sonne ainsi la fin de l’industrie plumassière et des maisons réputées ferment les unes après les autres.

C’est ainsi que la maison Lemarié, institution la plus célèbre, fondée en 1880, est rachetée en 1996 par le groupe Chanel dans le but de préserver cet art ancestral. Elle représente aujourd’hui le symbole de la créativité sans limites de la plume, et illumine chaque année les défilés de Haute Couture, grâce au savoir- faire inégalable de ses « petites mains ».

Détail robe Chanel
Collection Métiers d’Art Paris/New-York 2018
Source : Instagram Chanel Officiel
Collection Métiers d’Art Chanel Paris/New-York 2018
https://espritdegabrielle.com

Quand les plumes font le spectacle

En cette fin de XIXème siècle, la plumasserie se tourne également vers la confection de costumes de music -Hall. Des maisons comme la maison Février se spécialisent dans l’habillage des danseuses et des meneuses de revue des Folies Bergères ou du Moulin Rouge. Aujourd’hui comme hier, ces artistes, à l’instar de Mistinguett, Joséphine Baker, Line Renaud ou Zizi Jeanmmaire, continuent de descendre des escaliers monumentaux, parées de leurs costumes de lumière et de leurs boas vaporeux, en agitant avec grâce leurs éventails emplumés.

Affiche de Jean- Gabriel Domergue (1889-1962)
Photographie Moulin Rouge, revue féérie

Le renouveau de la plumasserie : Une vague de nouveaux créateurs

Malgré les hauts et les bas rencontrés par la discipline, l’art de la plumasserie est resté vivant jusqu’à aujourd’hui, et se réinvente au travers du savoir- faire et de la passion qui anime la cinquantaine de plumassiers qui exercent aujourd’hui en France, dans les milieux de la Haute couture, du spectacle et de la création.

Bousculant les codes, réinventant leur art avec patience et dans une quête perpétuelle de perfection, ils sont capables de relever tous les défis. Qu’ils collaborent avec les maisons de mode ou de Haute couture, qu’ils évoluent dans le milieu du spectacle vivant ou celui du luxe, ils « transcendent ce savoir- faire ancestral en utilisant la plume dans des domaines inattendus » (Nelly Saunier Artiste plumassière) et à force de recherches, réinventent leur art avec brio.

De leurs mains d’or, ces créateurs, souvent artisans d’art indépendants, sélectionnent, taillent, frisent, coupent, collent, cousent, montent les plumes pour embellir vêtements, accessoires, mais aussi pour agrémenter nos intérieurs d’objets décoratifs uniques, raffinés et parfois inattendus.

Koï
Valérie Tanfin Artisan d’art plumassière

Merci à Araitua Faremiro, Directeur du Département Asie/Pacifique à L’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture, pour son éclairage bienveillant sur le travail ancestral de la plume dans le triangle polynésien. 

Sources:

Musée des Amériques- Auch / Collections ; éditions snoeck ; 2019

Plumes, visions de l’Amérique précolombienne ; Somogy éditions d’art ; 2016

Artisans de la scène. La fabrique du costume ; Somogy éditons d’art ; 2017

Ateliers d’art n° 124 ; Juillet/ Août 2016

Ateliers d’art n° 126 ; Nov. Déc. 2016

http://www.dansez.com/iufm/costume.html ; Folliot Valérie. « Le costume comme support d’inscription »

https://www.gazette-drouot.com/article/haut-les-plumes-%2521/4887

Cet article a 2 commentaires

  1. Merci de nous faire partager votre passion, cela me donne envie de créer dans ce dimanche pluvieux ou je pensé m’ennuier

    1. Catherine

      Merci pour vos encouragements. En effet, un dimanche pluvieux peut être propice à la réflexion et à la création.

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