L’art du cyanotype, ou comment voir la vie en bleu

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  • Publication publiée :29 août 2025

Le cyanotype ou « l’empreinte bleue »

Le cyanotype est un procédé fascinant qui, par la « magie » d’une réaction photochimique, ouvre aux artistes qui maîtrisent ce savoir-faire d’infinies possibilités. Héritée des débuts de la photographie, la technique de « l’empreinte bleue » (en grec ancien, cyanotype renvoie au bleu kúanos et à l’empreinte túpos) implique entre autres une connaissance fine de l’alchimie qui va se jouer entre le soleil, l’eau et les sels de fer, tout en sachant accepter qu’une dose de hasard vienne influer sur le résultat final et magnifier l’expression de la sensibilité et de la poésie du travail de l’artiste.

Stephanie Lugassy/ https://www.madeinsun.fr/

Un procédé photographique monochrome

Le cyanotype est un procédé d’impression photographique qui agit par contact. Il permet de capturer l’empreinte d’un objet placé directement sur le papier afin de produire une image de couleur bleu cyan.
Son invention en 1842 est le fait de l’astronome, physicien et chimiste anglais John Herschel (1792-1871) qui s’intéresse alors aux balbutiements d’une révolution en marche : la photographie (1820). Il sera d’ailleurs le premier à utiliser ce nom, tout comme il inventera les termes « négatif », « positif » et « instantané » pour décrire les étapes successives de cet art balbutiant.
En étudiant l’action de la lumière sur diverses solutions chimiques, il invente le processus du cyanotype qu’il présente devant la Royal Society de Londres le 16 juin 1842.

Cyanotype de John Herschel

Cependant, cette découverte ne séduit pas les photographes de l’époque qui lui préfèrent un rendu plus réaliste. Le procédé, qui permet une facilité et une rapidité de reproduction sera par contre durablement utilisé par les architectes qui s’en servent pour obtenir la duplication de plans détaillés. Ceux-ci prennent dès lors le nom de « blueprint », en lien direct avec la méthode utilisée : Un papier semi-transparent, superposé à une feuille enduite du mélange chimique photosensible, est exposé à la lumière. Par cette opération, l’arrière-plan devient bleu tandis que les lignes de dessin restent blanches. Le contraste ainsi obtenu donne une véritable netteté aux dessins techniques, facilitant le travail des architectes.

Bleu d’architecte

Deux photographes vont pourtant s’enthousiasmer pour cette technique :
Henri Le Secq (1818-1882) tout d’abord, photographe parmi les plus grands de sa génération, dont la compétence est reconnue pour ses prises de vue de monuments historiques. Travaillant en étroite collaboration avec Viollet Le duc, il utilisera le cyanotype lors de ses travaux sur les monuments français : Hôtel de ville de Paris, cathédrale Notre Dame de Strasbourg, cathédrale de Chartres, …

Hôtel de ville de Paris/ Henri Le Secq (1853)

L’artiste anglaise Anna Atkins (1799-1871) sera quant à elle, au début des années 1840, la première femme botaniste à utiliser le cyanotype avec un objectif scientifique. Elle marquera ainsi de son empreinte l’histoire de la photographique. Son livre, «Photographs of British Algae : Cyanotype Impressions », publié en 1843 est considéré comme le premier ouvrage illustré à l’aide de photographies. Il présente des herbiers à la beauté envoûtante qui immortalisent algues marines et fougères en tous genres.

Anna Atkins, Cyanotype “algues”


Il faudra attendre le début du XXème siècle et le mouvement artistique des pictorialistes pour que des artistes comme Paul Burty Haviland ou Robert Demachy, séduits par ses qualités esthétiques et son rendu empreint de poésie s’emparent de la technique.
Le très narcissique poète Robert de Montesquiou (1855-1921) va quant à lui s’appuyer sur le procédé, l’enrichissant à l’aide de rehauts d’argent, d’enluminures et d’arabesques qui transforment ses cyanotypes en de véritables icônes destinées à son propre culte

Robert de Montesquiou /Le chasseur de chauve-souris/ Cyanotype avec rehauts d’argent (1885)/ Bibliothèque nationale de France, Département des Manuscrits

Déclin et renaissance du cyanotype

La pratique du cyanotype s’étiole progressivement pour prendre fin dans les années 1930. Mais vingt ans plus tard, des artistes renommés comme Robert Rauschenberg (1925-2008) et son épouse l’artiste Susan Weil, se saisissent du processus, le détournant en partie pour créer des pièces époustouflantes aux formats impressionnants.
La plasticienne et photographe franco-américaine Nancy Wilson-Pajic installée à Paris depuis la fin des années 1970 a elle aussi participé au renouveau de la technique. Elle se plonge dans la photographie expérimentale et les émulsions photographiques pigmentaires, exploitant entre autres le processus du cyanotype. Au travers de ses créations, elle cherche à instaurer une interaction entre l’œuvre et le spectateur.

NancyWilson-Pajic Spirals 9 (1999)
Galerie Miranda

Le cyanotype aujourd’hui

Depuis quelques années, le cyanotype a de nouveau le vent en poupe. Des artistes de talent un peu partout en France remettent cet art délicat au goût du jour. Un peu à l’image de l’anglaise Anna Atkins, ils sont à la fois poètes, amoureux de la nature, botanophiles, … et un peu rêveurs.
Qu’elles se nomment Gabrielle de Lassus Saint-Geniès, Agnès Clairand, Stéphanie Lugassy ou Agnès Prieur Agostini, leurs œuvres sont toutes empreintes d’élégance et de délicatesse. De la subtilité de leurs créations se dégage toujours une sensibilité qui allie à la fois légèreté, délicatesse, raffinement et harmonie. Le regard se perd dans des nuances allant du bleu de Prusse à l’indigo, en passant par le bleu Denim ou le bleu saphir. Les empreintes blanches, nées de l’action du soleil et savamment orchestrées par l’artiste émergent de cette gradation des teintes pour sublimer l’œuvre finale.

Stéphanie Lugassy
https://www.madeinsun.fr/

Une recette simple mais un principe complexe

Pour les artistes amateurs, le cyanotype est un cependant un procédé tout à fait accessible qui permet à tous de fabriquer ses propres compositions.
Depuis le XIXème siècle, la recette originale de Herschel n’a pas changé : elle résulte de la sensibilité des sels de fer à la lumière. Les rayons ultra-violets du soleil transforment les sels ferriques en sels ferreux. Puis, grâce à l’influence de l’eau, la réalisation finale va prendre cette belle couleur bleue de Prusse inégalable qui lui donne toute sa poésie.
Le procédé photographique, à la fois simple et fascinant, repose sur une réaction chimique entre deux composés : Le citrate d’ammonium ferrique (couleur verte) et le potassium de ferricyanure (couleur rouge).
Dans un premier temps, les deux substances sont diluées dans de l’eau et mélangées à part égale dans un récipient dédié. Une feuille de papier (ou une pièce de tissu) est alors préalablement enduite de cette solution à l’aide d’un pinceau, avant d’être séchée à l’abri de la lumière.
Dans la pénombre, l’artiste agence ensuite les éléments choisis (végétaux secs ou fraichement cueillis, petits objets, dentelles, …) sur le support photosensible.

La composition est alors exposée au soleil, dans un espace sans ombre durant 5 à 10 minutes en fonction de l’indice UV du moment, de l’heure ou de la saison. Lors de l’insolation, la couleur du support va se modifier : de jaune-vert, elle va virer au bleu-vert pour terminer dans des tons plutôt bruns.
L’étape suivante, « la révélation » se produit lorsque l’artiste plonge le cyanotype dans l’eau. Au bout d’une dizaine de minutes, l’empreinte des composant placés sur le support va apparaître en blanc sur un fond bleu intense et profond.

Cyanotype dans son bain d’eau

La pièce est ensuite mise à sécher durant une nuit. Le bleu de Prusse prendra ainsi toute son intensité.
La magie de cette mutation est brillamment décrite dans un roman précieux qui raconte la découverte par une Anna Atkins émerveillée devant la magie du cyanotype, « enfant inattendu de la photographie » :
« Je l’observais verser dans un récipient de verre une solution de citrate d’ammonium ferrique étendue d’eau. Il préparait ensuite une solution de ferricyanure de potassium mêlé d’eau gommée. Puis il enduisait une feuille de papier clair avec la solution de citrate d’ammonium ferrique et la laissait sécher avant de pouvoir l’utiliser. Une fois que la feuille était sèche, il l’exposait à la lumière solaire dans un châssis, après avoir intégré une fleur, ou une feuille d’arbre ayant une silhouette bien découpée […] Science et art se mêlaient. […] Le soleil faisait son travail d’artiste en devenant notre partenaire, le grand maître de notre œuvre quasi alchimique. […] Quand nous ouvrions ensuite le châssis, la plante se détachait dans ses entrelacs délicats, ses courbes et ses nervures, puis il fallait faire glisser le tirage avec adresse, d’un geste souple, dans le bain d’eau. C’est alors que la surface se couvrait de bleu en dessinant la silhouette d’ombre chinoise de nos plantes. […] L’eau courait sur la feuille comme un cheval au galop en bleuissant la surface. Seul subsistait dans la force de ses frontières tracées par le soleil le fin dessin du contour de la plante, dont l’âme avait été fixée à tout jamais au cœur des fibres du papier […] ». (L’Anglaise d’Azur/ Gabrielle De Lassus Saint- Geniès)

Victoria 1. Dentelles/ Gabrielle De Lassus Saint-Geniès (2018)
https://laplumedeloiseaulyre.com/

Entre chimie et poésie, rigueur et imagination, le cyanotype ouvre ainsi la porte à de multiples expériences : Sous nos yeux étonnés, hormis le travail à partir des végétaux, le recours à de petits objets qui nous entourent peuvent donner des résultats étonnants. Surprenant aussi le rendu obtenu suite à l’utilisation de négatifs photos en noir et blanc et préalablement imprimés sur un support transparent souple. D’autres socles plus inattendus comme des coquilles d’œufs, des écorces ou des galets peuvent également permettre à l’artiste néophyte de faire ses propres expériences et de donner libre cours à sa créativité.
Il ne reste plus qu’à vous lancer dans une aventure qui vous fera voir la vie en bleu…de Prusse.

Cyanotype au portrait d’aspergus/ Agnès Agostini/
https://www.instagram.com/agnesagostini/

Pour aller plus loin…

Un immense merci à Gabrielle de Lassus Saint-Geniès, Stéphanie Lugassy et Agnès Prieur Agostini pour m’avoir autorisée à illustrer cet article de leurs merveilleuses créations.

Vous retrouverez leur travail sur les sites suivants:

Gabrielle de Lassus Saint-Geniès : https://laplumedeloiseaulyre.com/

Prenez le temps de lire son merveilleux livre racontant la vie d’Anna Atkins: L’Anglaise d’Azur/ Editions Eric Bonnier/2018

Stéphanie Lugassy : https://www.madeinsun.fr/

Agnès Agostini : https://www.instagram.com/agnesagostini/

Si vous souhaitez vous initier au cyanotype, laissez-vous guider par son livre “L’art du Cyanotype” éditions Créapassions/ 2025

Autres sources :

https://expositions.bnf.fr/portraits/reperes/index3.htm